Domagaya ou la survie de nos ancêtres

De mémoire… eh bien, justement, chez les Premières Nations, la connaissance et la tradition étaient transmises oralement! La mémoire avait alors toute son importance. Aujourd’hui, on trouve encore de nombreuses histoires et légendes sur l’origine de telle ou telle croyance, telle ou telle coutume. Mais essayer de trouver de l’information historique sur une personne ayant réellement existé et qui, de surcroît, était herboriste… c’est moins évident. Voilà pourquoi j’ai plutôt fouillé les histoires intéressantes du temps de la colonie, où les premiers Européens fraîchement débarqués entraient en contact avec les Premières Nations. Des histoires sans lesquelles on n’y serait probablement pas ! Ainsi, voici une petite histoire de colonisation, d’un homme simple et d’un arbre mystérieux.

Cartier, le scorbut et Domagaya ou la survie de nos ancêtres

Domagaya était le fils de Donnacona, chef de Stadaconé, nom que l’on donnait à cette époque à l’emplacement actuel de la ville de Québec. C’était en juillet 1534. Jacques Cartier arriva pour la première fois dans la baie de Gaspé où il fit la connaissance d’Iroquois venus de Stadaconé pour y pêcher. Après quelques mois, il repartit en France en embarquant avec lui les deux fils du chef Donnacona, Domagaya et Taignoagny. Il souhaitait les emmener pour prouver au roi sa découverte, afin que ce dernier finance une deuxième expédition, plus importante, pour trouver l’embouchure du Saint-Laurent (qu’il n’avait pas encore découverte mais dont il avait entendu parler par les Iroquois) et aller encore plus profondément dans les terres. Qui sait, peut-être trouverait-il cette fameuse route vers l’Asie… En emmenant les deux jeunes avec lui, il souhaitait également en faire des interprètes qui pourraient lui être utiles lors de sa seconde expédition. C’est ainsi que Domagaya et son frère, n’ayant connu jusque-là que les traditions de leur peuple, se retrouvèrent propulsés dans la France du XVIe siècle. On peut imaginer le choc !

Aussitôt arrivé, Cartier commença déjà à planifier le prochain voyage. Le roi accepte de le financer de nouveau, et c’est une expédition de trois bateaux, la Grande Hermine, la Petite Hermine et l’Émérillon, qui partit pour le Nouveau Monde. Comme convenu, Cartier ramena avec lui les deux hommes des Premières Nations. Ils arrivèrent huit mois plus tard, en mai 1535. Nos deux hommes avaient appris le français. Ainsi guidé par ses nouveaux interprètes, Cartier découvrit la grande voie maritime du Québec et se rendit jusqu’à Stadaconé. Il souhaitait poursuivre plus loin pour atteindre Hochelaga (qui est aujourd’hui Montréal), mais les Iroquois tentèrent de l’en dissuader. Toutefois, Cartier avait la tête dure et ne changea pas d’idée. Il fit quelques voyages entre Hochelaga et Stadaconé.

Hivernement de 1535

Durant ce deuxième voyage, Cartier et son équipage connurent les vraies rigueurs de l’hiver. C’est lors de cet hiver qu’ils firent la connaissance du fameux scorbut. À l’époque, ils croyaient avoir attrapé cette maladie du peuple de Stadaconé. On sait aujourd’hui que le scorbut est en fait une carence en vitamine C et n’est donc pas contagieux.

Cartier a écrit : « La maladie commença autour de nous, d’une merveilleuse sorte et la plus inconnue; car les uns perdaient la force de se soutenir, et leurs jambes devenaient grosses et enflées, et les nerfs se contractaient et noircissaient comme du charbon, et quelques-unes toutes semées de gouttes de sang comme pourpre; puis montait ladite maladie aux hanches, cuisses, épaules, aux bras et au col. Et à tous venait la bouche si infecte et pourrie par les gencives que toute la chair en tombait, jusqu’à la racine des dents, lesquelles tombaient presque toutes. Et tellement, se répandit ladite maladie en nos trois navires, qu’à la mi-février, des cent-dix hommes que nous étions, il n’y en avait pas dix de sains, tellement que l’un ne pouvait secourir l’autre, qui était chose piteuse à voir, considéré le lieu où nous étions. »

L’équipage fit toutes les prières qu’il put, récita des messes, psaumes et litanies, mais en vain. Certes, devant une telle maladie, on se voyait condamné; il fallait quelque chose de quasi miraculeux. Ils ont même procédé à des autopsies pour tenter de voir s’ils trouvaient des réponses, pour mieux comprendre cette maladie qui, pour sa part, continua de progresser jusqu’à ce que tous les hommes de l’équipage furent atteints.

Un jour, découragé par le nombre de morts et l’état des malades encore vivants, Cartier sortit se promener. Il vit venir un groupe des Premières Nations de Stadaconé parmi lesquels il reconnût Domagaya. Curieusement, il l’avait vu 12 jours plus tôt et il semblait alors être lui aussi atteint de la maladie. Mais en ce jour, il se portait à merveille. Cartier fut pris d’espoir. Peut-être Domagaya serait-il en mesure de lui indiquer le remède pour ses hommes. Il lui demanda donc comment il s’était guéri et lui demanda s’il avait le remède en question. Il dit que c’était pour son serviteur qui, de passage en la maison de Donnacona, avait attrapé la maladie. Il ne voulait pas, en fait, lui avouer que tout son équipage était malade, ne voulant point leur montrer leur état de faiblesse, qui aurait tôt fait de les inciter à attaquer…

Domagaya lui appris qu’avec le jus, les feuilles et l’écorce d’un certain arbre, il s’était guéri. Il envoya deux femmes chercher ledit arbre avec Cartier et leur montra comment piler l’écorce et la faire bouillir, puis comment boire la décoction chaque jour, pour ensuite étendre le marc sur les plaies et les jambes enflées. Cet arbre, c’était l’Annedda.

Cartier revint avec la plante et fit du breuvage pour les membres de l’équipage. Au début, peu d’entre eux voulurent en prendre, mais lorsqu’ils virent les effets puissants du remède sur les premiers courageux, tous se ruèrent pour en obtenir. On raconte même que certains d’entre eux, atteints d’autres maladies comme la grosse vérole, furent guéris de celles-ci par l’arbre en question. Ce fut, au sein de l’équipage, un vrai miracle. On remercia Dieu pour sa clémence et pour avoir envoyé ce précieux remède. Ont-ils pensé à remercier Domagaya et la sagesse de son peuple ? Bonne question. En 1536, Cartier est reparti pour la France, emmenant avec lui une dizaine d’hommes des Premières Nations, dont Domagaya, son frère et son père. On sait qu’en 1541, ils étaient morts sans jamais avoir revu leur terre natale.

L’Annedda ?

On ne sait pas avec exactitude quel était ce fameux arbre. Les spécialistes s’entendent pour dire qu’il s’agit probablement d’un conifère, bien qu’on ne puisse préciser avec certitude lequel. Plusieurs sources considèrent qu’il s’agit du thuya occidental (Thuja occidentalis), tandis que d’autres avancent que ce serait plutôt le sapin baumier (Abies balsamea) ou même certains pins (Pinus spp.). Dans ses écrits, Cartier n’en fit pas une description très détaillées, et probablement que ses connaissances botaniques étaient limitées. C’est là une des raisons pour lesquelles il est difficile aujourd’hui d’identifier le fameux arbre. Il semblerait que Champlain, lorsqu’il fonda Québec en 1608, parla de l’Annedda aux Premières Nations de la région et n’obtint aucune réponse, comme si la connaissance s’était perdue en 70 ans. Ou peut-être ont-ils voulu garder pour eux ce savoir, voyant l’ampleur que prenait la colonie sur ces terres qui avaient toujours été les leurs.

Comme on sait aujourd’hui que le scorbut est en fait une importante carence en vitamine C et que les conifères en sont riches, on comprend que l’Annedda fut aussi efficace. Et quand on y pense, si ça n’avait été de cet arbre, les colons de Cartier ne seraient jamais retournés en France et peut-être qu’on n’y aurait pas envoyé d’autres expéditions. Nous ne serions pas ici pour en parler. L’Annedda est donc en quelque sorte le lien qui nous a unis et qui a scellé le destin de nos peuples.

 

Références :

CARTIER, Jacques, Voyages en Nouvelle-France, Montréal, Hurtubise HMH, Cahiers du Québec, 1977, p. 117-120.

Jardin Botanique de Montréal, Jardins des premières nations, http://www2.ville.montreal.qc.ca/jardin/premieres_nations/visite/feuillue/annedda.htm

Bibliothèque et Archives Canada, « Donnaconna », Dictionnaire de biographie du Canada en ligne, http://www.biographi.ca/

 

Article tiré du Journal Terre de Vie, Hiver 2009

Articles liés

Hildegarde von Bingen

  https://soundcloud.com/user-641115372/o-frondens-virga-compose-par-hildegarde-von-bingen Hildegarde von Bingen ou l’Inspiration appliquée Lorsqu’on s’intéresse au monde de l’herboristerie et des plantes médicinales, il est certain que l’on croisera quelque…