Précautions, interactions et autres considérations

Au symposium 2017, j’ai donné une conférence pour le lancement du livre sur les interactions entre plantes et médicaments. Ce livre couvre 99 plantes médicinales pour lesquelles on fournit les principales propriétés et composantes chimiques, les posologies, précautions et interactions.

Ce n’est pas parce que les plantes sont naturelles qu’elles sont forcément sans danger comme certains ont tendance à le penser. D’un autre côté, les médicaments ne sont pas la solution à tous les problèmes non plus comme d’autres le croient. Entre ces deux paradigmes très opposés, il y a plein de possibilités. Il n’y a pas lieu d’en diaboliser un par rapport à l’autre, mais il ne faut pas être aveugle non plus. Ici, la science, dans le sens de connaissance, est importante pour faire la part des choses.

C’est cet exercice qui a été fait lors de l’écriture de ce livre en se basant sur des écrits sérieux de professionnels : pharmaciens, scientifiques, herboristes, etc. Même si plantes médicinales sont en vente libre, il est important d’informer si on prend de la médication pour éviter des effets qui pourraient être néfastes. Les sources d’information se doivent d’être fiables : herboristes professionnels, pharmaciens informés ou formés, ouvrages sérieux. Il faut faire attention à tout ce que l’on trouve sur Internet. Une étudiante qui travaille en boutique où l’on vend des plantes me racontait récemment que des clients venaient lui demander conseil et ensuite lui disaient qu’ils allaient vérifier sur Internet avant de suivre ses recommandations. Bien qu’il y ait d’excellentes choses sur Internet, cela ne remplace pas le bilan de santé, l’analyse et l’expertise d’un herboriste professionnel qui saura observer et interpréter ce que Dr Internet ne pourra pas faire.

De là, l’avantage d’avoir son herboriste de famille pour avoir accès à un professionnel au besoin.

Qu’est-ce que la science ?
Selon la définition de Larousse, la science est un « ensemble cohérent de connaissances relatives à certaines catégories de faits, d’objets ou de phénomènes obéissant à des lois et/ou vérifiés par les méthodes expérimentales. »

L’homme fait de la science depuis la nuit des temps. Avant l’avènement des laboratoires et des microscopes, cela se faisait par de l’observation. Si l’humain a survécu jusqu’à maintenant, c’est grâce à cette observation de l’évolution des choses autour de lui. Par l’observation des animaux, des réactions de divers organismes vivants et de la nature, l’humain en est venu à comprendre beaucoup de phénomènes. Bien sûr, les microscopes ont permis d’aller plus loin dans la connaissance des choses, mais parfois à trop regarder l’infiniment petit, qui est fascinant par ailleurs, on peut oublier de remettre en perspective dans le macrocosme.

Donc la science s’est développée graduellement au fil des millénaires dans différents domaines. En médecine, il y a eu un saut important avec l’avènement des médicaments au 20e siècle. En Occident, le développement des médicaments a relégué les plantes médicinales aux oubliettes. Si bien qu’en l’espace d’une génération ou deux, le savoir sur les plantes médicinales ne s’est pas transmis des grands-parents ou parents aux générations qui leur succèdent. Combien de fois ai-je entendu des étudiants en herboristerie me dire : « Ma grand-mère nous soignait avec les plantes, mais je ne me rappelle pas ce qu’elle utilisait et cela n’a pas été transmis. »

Donc si les plantes ont longtemps été pratiquement la seule source de remèdes, le tout a radicalement changé avec la venue des médicaments qui apparaissaient comme la solution miracle aux maladies. Puis, peu à peu, les limites et les effets secondaires de la pharmacologie sont devenus de plus en plus connus. Ceci étant dit, les médicaments ont permis de sauver des vies et continuent de le faire et ils sont un outil indispensable dans les soins de santé. Toutefois, on se rend compte de plus en plus que pour les maladies chroniques qui affectent un nombre grandissant de personnes dans notre société, bien qu’ils puissent soulager les symptômes, ils ne traitent pas la cause du malaise. Ce qui fait que depuis quelques dizaines d’années, il y a un retour en force des plantes médicinales dans les soins du quotidien. Alors que c’était marginal à la fin du 20e siècle, cela rejoint de plus en plus de gens. On le constate par l’augmentation continuelle du nombre d’étudiants en herboristerie parmi lesquels une bonne partie le fait par culture personnelle pour se soigner et soigner ses proches alors que d’autres en font une profession.

Cette cohabitation des médicaments et des plantes médicinales amène une nouvelle réalité : les interactions possibles entre les deux. Il peut y avoir des interactions positives et d’autres qui peuvent être problématiques. De plus, l’Organisation mondiale de la santé recommande aux pays membres d’inclure les médecines traditionnelles, dont les plantes médicinales, dans le système de santé conventionnel comme je l’ai déjà mentionné dans le dernier numéro, donc cette réalité est là pour durer. Voilà pourquoi un ouvrage en français qui s’adresse autant au grand public qu’aux professionnels est un outil attendu.

Posologie
La question des posologies est importante, car elle peut faire la différence entre une dose thérapeutique et une dose toxique. Bien qu’une grande partie des plantes puisse être prise à hauts dosages sans problème, ce n’est pas le cas pour d’autres qui doivent être prises dans des dosages précis ou sur une courte période. Quand on respecte ces règles, on bénéficie des bienfaits sans effet néfaste.

Ce qui fait que les posologies peuvent varier, c’est l’école de pensée, il y a des courants différents où certains herboristes travaillent avec de hauts dosages, alors que d’autres y vont avec des doses homéopathiques et dans les deux camps, on obtient des résultats. Qui dit vrai ?

Il n’y a pas d’absolu dans ce domaine, et il ne m’appartient pas de trancher. Toutefois, quand on atteint une dose qui donne l’effet escompté pourquoi en donner plus? Il y a aussi la sensibilité personnelle qui entre en jeu. Certains réagissent à de petits dosages, alors que d’autres auront besoin d’une plus grande quantité pour un effet optimal. Le solvant utilisé, la partie utilisée, la fraîcheur des ingrédients de base, la puissance de la plante, tout cela a un impact sur la qualité du produit final et sur le dosage. Les dosages en phase aiguë ne seront pas les mêmes qu’un traitement à plus long terme. De là, l’avantage de faire affaire avec un herboriste expérimenté qui connaît et utilise des produits de qualité. Il arrive souvent que l’herboriste les fabrique lui-même.

Quelques exemples
Fenouil : cette belle plante à ombelles est très appréciée pour son effet carminatif, c’est-à-dire qui soulage gaz et ballonnements. Elle est également antispasmodique et galactogène. Ses graines donnent une infusion délicieuse que les mères qui allaitent apprécient autant pour le goût que l’effet. Toutefois, c’est une plante riche en huile essentielle et cette huile peut être toxique à haut dosage. L’American Botanical Council rapporte un incident où deux mères qui allaitaient leurs jeunes bébés ont vu leurs enfants avoir des problèmes neurologiques : faiblesse musculaire, léthargie, succion amoindrie, pleurs faibles, réaction à la douleur diminuée. Une des mères se sentait faible. Les mères prenaient plus de deux litres de tisane d’anis et fenouil par jour. Après l’arrêt de la tisane, les choses sont revenues à la normale. Il faut dire qu’il y avait aussi l’anis qui a des effets similaires au fenouil, mais encore plus puissants. Notons que la quantité a également joué un rôle ici. Le fenouil pris dans les dosages habituels ne pose pas de problème pour stimuler la lactation, mais dans ce cas, deux litres dépassaient largement les quantités habituellement recommandées.

Réglisse : il y a plusieurs mises en garde concernant l’usage de la réglisse. Pourtant, elle est utilisée depuis des millénaires en médecine chinoise, et également en Europe et au Moyen-Orient. Où se situe la divergence ? Un excès de réglisse peut causer l’hyperaldostéronisme : rétention de sodium, perte de potassium et hypertension. Cela ne se produit pas quand la réglisse est utilisée en petites quantités dans les formules traditionnelles comme cela se fait dans la médecine chinoise. Les cas d’hyperaldostéronisme sont habituellement causés par une consommation excessive d’extrait solide de réglisse qui se trouve dans les bonbons et le tabac à chiquer ou les tisanes de réglisse (quatre tasses ou plus par jour). Les effets secondaires qui ont été rapportés se sont produits chez des sujets qui ont consommé de grandes quantités de bonbons ou d’extraits de réglisse concentrés. Une fois de plus, on constate que la modération est de mise.

Busserole : la busserole n’est pas une plante dangereuse ou très toxique, si elle est prise selon les recommandations. Elle est souveraine pour les infections urinaires. L’hydroquinone peut être toxique en larges doses. Cependant, en usage normal, elle est inoffensive. C’est pour ces raisons que la busserole n’est pas conseillée durant la grossesse, l’allaitement, et chez les enfants de moins de 12 ans. Toutefois, Aviva Romm (médecin, sage-femme et herboriste) rapporte que depuis 20 ans, elle est utilisée aux États-Unis par les sages-femmes pour traiter les cystites des femmes enceintes sans que des effets néfastes n’aient été observés. On ne la prend néanmoins pas pendant le premier trimestre. Le dosage est important à respecter, aussi peu que 15 g de feuilles sèches ont causé une intoxication chez des individus sensibles.

Avec les médicaments aussi il faut respecter les dosages. Par exemple, il y a un fait peu connu : l’acétaminophène. En traitement prolongé à des doses élevées, il peut provoquer des lésions hépatiques graves et permanentes. La prudence est de mise : il faut en consommer en suivant les indications et ne pas le prendre en même temps qu’un abus ou une consommation prolongée de doses massives d’alcool, car l’alcool aussi peut créer des atteintes au foie.

Donc, que l’on prenne un médicament ou une plante, il est bon de s’informer à une source sûre sur les dosages et précautions.
Ceci étant dit, ces plantes sont très efficaces et le plus souvent sans danger, il suffit de les utiliser avec discernement.

Grossesse et allaitement
Très souvent dans les listes concernant la grossesse et l’allaitement, on ne mentionne pas pourquoi on ne peut pas prendre telle ou telle plante et les listes sont souvent différentes d’un auteur à l’autre, si bien que les femmes ne savent plus à qui se fier et cela suscite de l’inquiétude et de la peur chez plusieurs d’entre elles. Bien qu’il soit indiqué d’être particulièrement prudente pendant le premier trimestre, il y a des plantes qui peuvent justement aider à contrer les malaises de début de grossesse. On n’a qu’à penser au gingembre qui est très efficace pour les nausées.

Heureusement, Aviva Room a inclus dans son livre Botanical Medicine for Women’s Health un tableau explicite et complet sur les plantes à ne pas consommer et pourquoi. Les écrits de Simon Mills et Kerry Bone et ceux de l’American Herbal Products Associations sont aussi de bonnes références. Toutes ces sources ont permis d’inclure dans le livre un tableau qui indique pourquoi on ne peut prendre telle ou telle plante et à quel moment de la grossesse, si cela s’applique à une période seulement de la grossesse.

Interactions
De manière générale, il faut être prudent s’il y a prise d’un médicament et que l’on veut prendre une plante qui a un effet similaire à celui-ci. L’effet pourrait être augmenté et être trop marqué, voire dangereux. En Allemagne, les médecins utilisent les plantes conjointement à la médication et cela leur permet de réduire les dosages de médicaments nécessaires. Pour faire ce genre de combinaison, il faut être accompagné et conseillé par un médecin ou un pharmacien et un herboriste qui travaillent en collaboration.

Il y a souvent des interactions théoriques, car une plante et un médicament ont la même action. Toutefois, ce n’est pas si simple, le mode d’action n’est pas forcément le même et l’interaction peut ne s’être jamais avérée.

Dans certains cas, il y a des zones grises et une interaction est possible sans que l’on puisse en être certain. Dans ces cas, il vaut mieux s’abstenir et se tourner vers d’autres plantes. C’est la beauté des plantes médicinales, on a le choix. Il est rare qu’il n’y ait pas d’autres alternatives.

Il y a bien sûr certains médicaments qui ont une fenêtre thérapeutique très étroite, c’est-à-dire que la différence entre la dose thérapeutique et la dose toxique est mince. On se montre d’autant plus prudent avant de donner des plantes à des personnes qui prennent ce type de médicaments. Cela s’applique notamment aux médicaments antirejet, aux anticoagulants, aux médicaments anti-V.I.H. et à la chimiothérapie.

Il y a aussi les plantes qui agissent sur les enzymes qui métabolisent les médicaments dans le système digestif. Le millepertuis stimule l’action d’une de ces enzymes qui métabolisent plusieurs médicaments, ce qui a pour effet de réduire la quantité de médicaments qui se retrouve dans la circulation et peut aller jouer son rôle. Il y a eu des cas de grossesses de femmes qui prenaient du millepertuis en même temps que des contraceptifs à cause de ce mécanisme. Le pamplemousse au contraire réduit l’action de cette enzyme et plus de médicament se retrouve en circulation et cela peut mener à une augmentation potentiellement toxique du médicament.

Dans beaucoup de situations, il est possible de prendre des plantes médicinales en même temps que des médicaments, mais il faut être bien informé ou guidé pour qu’il n’arrive rien de fâcheux. C’est le but de ce travail de recherche pour faire la part des choses et en partager le fruit.

Conclusion
Le gros bon sens, c’est :

Ne pas prendre pour acquis que parce que c’est naturel, c’est sans danger.

Ne pas considérer la médecine conventionnelle comme dangereuse : il y a certains extrémistes qui vont jusque-là. Pourtant ce type de médecine est d’une grande efficacité et indispensable quand il y a urgence, accident de la route, cardiovasculaire, sportif, etc. Des gens de cœur travaillent dans le domaine médical pour soulager, rassurer les patients qui vivent des problèmes de santé. Pouvoir sentir que l’on est soutenu et traité est d’un grand réconfort.

Ce sont deux visions extrêmes, qu’il est important de rallier. Il y a un intérêt à rapprocher la médecine alternative à la médecine conventionnelle. Il y a trop souvent une méconnaissance de part et d’autre et parfois une méfiance aussi, mais les choses tendent à changer. Ce livre est un pont entre deux médecines qui peuvent se compléter et se bonifier.

Et si le gros bon sens était le mariage de deux approches pour le bien-être des humains ? Qu’en dites-vous ?!

Références :
HOPFER DEGLIN, Judith, HAZARD VALLERAND, April, Guide des médicaments, 4e édition, Erpi, Montréal, 2014, 1612 p.
COLLECTIF HERBOTHÈQUE, Interactions, plantes médicinales et médicaments, Herbothèque, Lantier, 2017, 254 p.

 

Article tiré du Journal Terre de Vie, Automne 2017

Articles liés